« Tu ne fais jamais d’introspection ? » « Non, jamais, le moins possible… Les grands hommes de l’histoire ne passaient pas leur temps à faire ce genre de choses. » Marc Andreessen a esquissé un sourire narquois en exposant son point de vue sur l’inutilité de la réflexion éthique et en raillant les naïfs qui s’y adonnent.
L'interview d'Andreessen récemment publiée regorge d'attaques tantôt subtiles, tantôt virulentes contre la valeur de l'introspection et les principes éthiques qui y sont liés — principes issus d'une riche tradition de penseurs prêts à se confronter aux questions morales et politiques les plus épineuses de leur époque respective.
Ironiquement, ce sont précisément ces principes – pluralisme, libre marché, droits de l'homme – qui ont constitué le fondement de cette Amérique qui a permis à Andreessen et à ses amis, grâce à un mélange de chance et d'efforts, d'amasser une telle richesse et un tel pouvoir.
Le rejet de l'introspection et des devoirs moraux envers autrui, associé à une réticence à défendre le système même qui a permis leur réussite, constitue une tendance déconcertante et profondément inquiétante — une tendance qui dépasse largement le cas d'Andreessen.
« Vous n’avez pas vraiment réussi à rendre le monde meilleur. » La frustration de Jamie Dimon, PDG de JPMorgan Chase, à l’égard de « l’élite de Davos » a brièvement transparaît vers la fin de son entretien au Forum économique mondial avec Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de The Economist, après que celle-ci eut fait remarquer que Jamie Dimon refusait d’émettre la moindre critique à l’égard de Donald Trump et de ses politiques.
C'était un moment tendu. Dimon, ce mondialiste autoproclamé et figure emblématique de Davos s'il en est, se trouvait confronté au fait que les principes qui rendent sa vie et son travail possibles s'effritaient sous ses yeux. Mais il avait du mal à le dire.
Vers la fin de l'entretien, Minton Beddoes a mis Dimon au pied du mur en lui demandant s'il régnait un « climat de peur » parmi les PDG américains. Dimon a répondu en réaffirmant son soutien à un renforcement de l'OTAN et de l'Europe, ainsi qu'à une nouvelle approche de l'immigration, sans pour autant critiquer Trump directement. « Voilà, je l'ai dit », a-t-il déclaré en cherchant l'approbation du public. « Mais bon sang, que voulez-vous que je dise d'autre ? »
Ken Griffin, PDG de Citadel, a adopté une ligne similaire lors de son entretien avec Minton Beddoes, quoique avec plus de sérénité. Point par point, il s’est opposé aux politiques de Trump en matière de droits de douane, d’immigration et de capitalisme de copinage, ainsi qu’aux attaques de l’administration contre les institutions (notamment l’indépendance de la Réserve fédérale). Et pourtant, Griffin n'a pas manqué de faire l'éloge effusif de Trump pour sa manière d'affirmer la puissance américaine — estimant que l'invasion de l'Ukraine par la Russie n'aurait peut-être pas eu lieu sous Trump et expliquant les menaces concernant le Groenland comme les divagations d'un promoteur immobilier par ailleurs inoffensif, habitué aux transactions difficiles. Au moment le plus animé de l'entretien, Griffin a exprimé avec énergie la raison principale de son soutien à Trump : la déréglementation des entreprises américaines.
Qu'est-ce qui pourrait être plus important que la déréglementation pour les chefs d'entreprise américains ?
En temps normal, il s'agirait là d'une question légitime de concessions mutuelles. Mais aujourd'hui, il faut faire preuve d'un aveuglement volontaire pour ignorer la rupture de notre ordre politique et social, si habilement décrite par le Premier ministre canadien Mark Carney et incarnée par le président Trump dans ses agissements qui bousculent toutes les normes.
Il devrait aller de soi que la rupture morale que nous vivons aujourd’hui l’emporte sur l’euphorie passagère suscitée par la déréglementation. Mais ce n’est pas le cas. Et, d’une certaine manière, Griffin, Andreessen, Dimon et d’autres PDG en sont conscients. C’est peut-être ce qui explique leur mauvaise humeur et leur indignation feinte lorsqu’on les met au pied du mur.
Accablés et intimidés, les chefs d’entreprise les plus influents des États-Unis refusent d’admettre que Trump utilise la fonction présidentielle pour s’enrichir, lui et sa famille, et pour mettre tout le poids du gouvernement fédéral au service de ses intérêts, en faisant pression sur des cabinets d’avocats, des médias, des universités et des organisations civiques afin qu’ils se plient à sa volonté.
Au lieu de cela, les chefs d'entreprise font l'autruche et se drapent dans un nouveau prétexte moral : le rejet du « wokisme », la préservation de « l'Occident » et le vieux cliché selon lequel la fin justifie les moyens en matière d'innovation, quel qu'en soit le coût humain.
Les dommages causés à l'ordre social et politique sont incalculables, et il est frappant de constater à quel point les choses ont changé depuis quelques années à peine, alors que les PDG prônaient la responsabilité sociale des entreprises.
En janvier 2018, Larry Fink a fait la une des journaux avec sa lettre sur la gouvernance d’entreprise intitulée «A Sense of Purpose », dans laquelle il exhortait les dirigeants à voir plus loin que le simple résultat financier, en envisageant « d’apporter une contribution positive à la société ». Des années de politiques environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) ont suivi et se sont poursuivies jusqu’à ce que l’administration Trump insiste pour qu’elles soient démantelées. Pas plus tard qu’en 2022, Fink affirmait que le « capitalisme des parties prenantes » exigeait de veiller aux intérêts de la communauté en plus de l’impératif de générer des profits pour les actionnaires.
Aujourd’hui, en 2026, Fink met à profit ses fonctions, notamment celle de coprésident du Forum de Davos, pour mettre en avant la menace que représente l’IA et offrir une tribune à Elon Musk, tout en refusant d’aborder les sujets délicats liés au monde réel, tels que le rôle de Musk dans les coupes budgétaires massives imposées au gouvernement américain et les conséquences pour les Américains et les autres personnes à travers le monde qui dépendaient de ces programmes.
Le bilan est sans appel, et la tentative des PDG de redorer l'image de Trump, ainsi que leur retour à cette « morale » prônant l'innovation à tout prix, resteront dans l'histoire des États-Unis comme un épisode honteux.
Non seulement la plupart des PDG se sont tus, mais ils s’efforcent également de faire l’éloge de Trump dès qu’ils en ont l’occasion. Le dîner des PDG à la Maison Blanche en septembre 2025 a marqué le point le plus bas, lorsque le PDG d’Apple, Tim Cook, a remercié le président Trump à neuf reprises en l’espace de deux minutes. Cook a récemment tenté de nuancer ses propos en affirmant: « Ce qui m’importe, c’est d’échanger sur les politiques publiques, pas sur la politique. Je ne suis une personnalité politique d’aucun bord. Je ne suis pas politisé. » L’excuse de Cook sonne creux : un maître de l’univers dans tous les domaines, sauf lorsqu’il faut faire preuve de courage et qu’il y a un coût personnel potentiel à supporter.
Comment expliquer cette faillite morale ? Ce n’est pas compliqué : les chefs d’entreprise ont toujours intérêt à faire profil bas pour s’en sortir. Pourtant, les enjeux semblent différents aujourd’hui.
Le discours prononcé par le Premier ministre Carney à Davos allait droit au cœur du sujet dès sa structure même, s’inspirant de l’essai de Vaclav Havel publié en 1978, intitulé «Le pouvoir des sans-pouvoir ». Havel souligne que nous vivons tous au sein de systèmes complexes qui exigent souvent soumission et conformité. C’est dans les régimes autoritaires, où le pouvoir n’est soumis à aucune limite, que ce phénomène se fait le plus cruellement sentir.
Pour survivre, nous devons souvent vivre « dans le mensonge ». Comme l'explique Carney, « le pouvoir du système ne tient pas à sa véracité, mais à la volonté de chacun de faire comme s'il était vrai, et sa fragilité provient de cette même source ».
Comment mettre fin à un climat de peur et de soumission ? Carney l’a clairement exprimé : « Dès qu’une seule personne cesse de jouer le jeu… l’illusion commence à s’effriter. »
Nous attendons donc que le vent tourne, ce qui finira inévitablement par arriver. On pourrait penser que les géants américains de l'industrie et de la finance en sont profondément conscients et qu'ils tenteraient d'anticiper ce cycle. Mais pour l'instant, ils sont tout à fait disposés à assumer les coûts de leur relativisme moral.
Le courage est l'antidote à la peur. Aristote considérait le courage comme la vertu cardinale, car c'est la seule vertu qui garantit toutes les autres. Sans courage, il faut s'attendre à davantage d'autocensure et de flagornerie de la part des PDG, jusqu'au moment où, comme le dit le conte, on se rendra compte que l'empereur est nu.