Siège des Nations Unies, New York. CRÉDIT : Shutterstock.com/blurAZ.

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4 juin 2026 Article

Le droit international humanitaire sous pression, les acteurs humanitaires pris pour cible

Je suis sous-secrétaire général des Nations Unies chargé de la sûreté et de la sécurité du personnel des Nations Unies à travers le monde. Concrètement, cela signifie aider des dizaines de milliers d’agents humanitaires à mener à bien leur mission dans certains des endroits les plus dangereux d’aujourd’hui : zones de conflit, États fragiles et environnements où la violence est à la fois implacable et en constante évolution.

Pour exercer mes fonctions, je m'appuie sur des cadres normatifs, dont le droit international humanitaire.

Souvent appelé « droit de la guerre », le droit international humanitaire(DIH) est l'ensemble des règles visant à limiter le coût humain des conflits armés. Il a pour objectif de protéger les civils, les travailleurs humanitaires, le personnel médical et toute autre personne ne prenant pas part aux combats, ainsi que de fixer des limites aux modalités de conduite de la guerre. Le DIH repose essentiellement sur une idée simple : celle de la retenue, même en temps de guerre.

Ces règles ne sont pas apparues du jour au lendemain. Si l’idée selon laquelle la guerre doit être encadrée est présente dans diverses cultures et traditions religieuses à travers l’histoire, le droit international humanitaire moderne a pris forme en réponse aux ravages causés par les conflits des XIXe et XXe siècles. Les Conventions de Genève, adoptées en 1949, ainsi que leurs protocoles additionnels, constituent aujourd’hui le pilier de ce cadre juridique. Elles comptent parmi les traités les plus largement ratifiés au monde.

Le droit international humanitaire repose sur plusieurs principes fondamentaux. Les parties à un conflit doivent faire la distinction entre les combattants et les civils. Les attaques doivent être proportionnées, c'est-à-dire qu'elles ne doivent pas causer de dommages excessifs aux civils par rapport à l'avantage militaire escompté. Les parties doivent prendre des précautions pour réduire les risques pesant sur la vie et les biens des civils. Et toute personne blessée, capturée ou ne participant plus aux hostilités doit être traitée avec humanité. Ensemble, ces principes visent à préserver la notion d'humanité dans la conduite de la guerre.

Ces principes sont clairs. Pourtant, aujourd'hui, dans les conflits qui secouent le monde, ils sont de plus en plus souvent ignorés, voire ouvertement bafoués.

Au cours des sept dernières années passées à mon poste actuel, j’ai constaté une évolution profonde et inquiétante. Les violations du droit international humanitaire ont augmenté en nombre et en gravité. Ce qui est encore plus préoccupant, c’est que ces actes sont commis au grand jour, souvent sans aucune tentative de les dissimuler et en toute impunité. Et lorsque j’ai pris mes fonctions, la grande majorité de ces attaques étaient perpétrées par des groupes armés non étatiques. Aujourd’hui, nos collègues sur le terrain sont de plus en plus menacés par des États membres et des groupes qui leur sont associés ; ces mêmes États membres qui professent leur attachement au droit international humanitaire.

Les conséquences sont immédiates et tragiques.

En mai 2024, à Gaza, un véhicule humanitaire des Nations Unies, clairement identifiable, a été touché à l'arrière par un engin explosif tiré depuis un char de combat alors qu'il se rendait à l'hôpital européen de Rafah ; un membre du personnel du Département de la sûreté et de la sécurité des Nations Unies a été tué et un autre blessé.

En mars 2026, à Goma, en République démocratique du Congo, une frappe de drone a touché un quartier résidentiel, tuant une employée de l'UNICEF à son domicile, où elle œuvrait pour protéger les femmes et les filles contre les violences sexuelles.

En mai 2026, en Ukraine, un véhicule des Nations Unies, faisant partie d'un convoi humanitaire dont les itinéraires avaient été entièrement coordonnés, a été touché à deux reprises par deux drones à vision à la première personne, ce qui a endommagé le véhicule de manière irréparable et mis un terme brutal à la mission. Heureusement, personne n'a été blessé, les occupants ayant pu quitter le véhicule endommagé avant le deuxième impact.

Ces incidents ne sont pas isolés. Ils s'inscrivent dans une tendance plus générale où la notion de protection des travailleurs humanitaires ne cesse de s'éroder.

Cette érosion du respect du droit international humanitaire est aggravée par la propagation de fausses informations et de désinformation, parfois encouragée ou amplifiée par des acteurs étatiques. Lorsque les organisations humanitaires sont présentées à tort comme partiales ou illégitimes, comme on le voit à Gaza, les conséquences sont immédiates. Le personnel est exposé à des risques accrus en matière de sécurité, l’accès aux communautés est restreint et la confiance est ébranlée. Une fois perdue, la confiance est extrêmement difficile à rétablir.

Cette situation survient à un moment où les financements destinés à l'aide humanitaire sont en baisse, alors même que les besoins mondiaux augmentent. Les ressources consacrées à la sécurité sont également soumises à une pression croissante. Cette conjoncture témoigne d'un manquement plus général à l'engagement politique et moral nécessaire pour protéger les civils et ceux qui leur viennent en aide.

Telle est la réalité quotidienne du travail humanitaire aujourd'hui, qui se déroule dans un contexte de menaces croissantes, de ressources en baisse et d'affaiblissement des garanties juridiques.

En conséquence, nous avons dû nous adapter, souvent dans des conditions difficiles. La tolérance au risque dans le cadre des opérations des Nations Unies s’est considérablement accrue, sans quoi des milliers de personnes auraient perdu la vie. Les décisions que j’ai dû prendre depuis 2022 dans des contextes tels que ceux du Soudan et d’Haïti auraient été inconcevables il y a seulement quelques années. Le personnel humanitaire intervient aujourd’hui dans des environnements qui, autrefois, auraient contraint à suspendre les opérations.

Dans le même temps, la coopération est devenue indispensable. Le partage d'informations en temps réel, la mise en commun des moyens de sécurité et une action de sensibilisation coordonnée sont désormais essentiels pour assurer la sécurité de la population. La solidarité face à l'adversité n'est plus une option. C'est une nécessité.

Il est tout aussi important de disposer d'analyses plus précises et de réagir plus rapidement. Nous devons anticiper les risques, nous adapter rapidement à l'évolution des menaces et faire des choix difficiles en temps réel. Ces décisions ne sont pas abstraites. Elles concernent des personnes, des familles et des communautés, et elles ont des conséquences, quelle que soit la voie choisie.

Ce travail a été marqué par des moments extrêmement douloureux, des tragédies qui n’auraient jamais dû se produire, mais aussi par de puissants exemples de courage et d’engagement. Même dans les circonstances les plus difficiles, les travailleurs humanitaires continuent de faire preuve des valeurs qui définissent leur mission : humanité, courage et compassion.

Mais ils méritent plus que de simples mots d'éloge. Ils méritent d'être protégés.

Les familles des personnes qui ont perdu la vie ont besoin de plus que de simples condoléances. Elles méritent que justice soit faite.

Au Conseil de sécurité des Nations Unies, j'ai appelé à plusieurs reprises les États membres à faire preuve du courage et du leadership nécessaires pour inverser les tendances actuelles. Le respect du droit international humanitaire n'est pas une option. Il s'agit d'une obligation juridique et d'un impératif moral.

Le droit international humanitaire est mis à rude épreuve. Sa survie dépendra des choix que feront aujourd’hui les dirigeants des États, ainsi que de leur volonté d’agir avant que les dégâts ne deviennent irréversibles.

Gilles Michaud est sous-secrétaire général des Nations unies chargé de la sûreté et de la sécurité, poste qu'il occupe depuis juillet 2019.

Carnegie Council for Ethics in International Affairs est un organisme indépendant et non partisan à but non lucratif. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de Carnegie Council.

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