L'éthique au cinéma : discussion autour du film « The Brink of War »

2 septembre 2026

« The Brink of War », écrit et réalisé par Michael Russell Gunn, se concentre sur un moment précis de l’histoire : une rencontre entre les superpuissances mondiales et les 30 heures de débats intenses et captivants qui s’ensuivirent sur les armes nucléaires — leur utilisation, leur déploiement et leur utilité. Sorti le 14 août 2026, ce film historique retrace le sommet de Reykjavik, la rencontre entre le président américain Ronald Reagan (Jeff Daniels) et le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev (Jared Harris) les 11 et 12 octobre 1986. La mise en scène habile de Gunn et ses recherches approfondies mettent en lumière un événement peu étudié. Gunn invite le public à se pencher sur ce sommet, longtemps considéré comme un échec politique et diplomatique, et à explorer ce qu’il nous apprend sur l’état du monde à l’époque et ce qu’il pourrait signifier pour nous aujourd’hui, à l’été 2026.

L'intrigue

Le film s'ouvre sur Reagan contemplant le ciel et la mer menaçants de l'Islande. Il est important de noter que nous en sommes à la 29e heure du sommet ; les deux dirigeants n'ont pas réussi à parvenir à un quelconque accord. Le secrétaire d'État américain George Shultz (J. K. Simmons) supplie Reagan de lancer un dernier appel à Gorbatchev avant que le dirigeant soviétique ne reparte pour Moscou et ne ferme la porte à toute négociation future.

En commençant par la fin, Gunn ne laisse pas le public dans l'ignorance quant à l'échec du sommet. Il n'y a ni fin surprenante ni rebondissement final. Au contraire, Gunn invite le public à passer au crible les heures précédentes afin d'analyser comment Reagan et Gorbatchev ont quitté Reykjavik sans accord et ce que cela implique pour la question de la paix ou de la guerre.

Le film revient ensuite sur la première heure, le début de la rencontre improvisée, sans cérémonie et isolée entre Reagan et Gorbatchev à Reykjavik. Le film plante le décor grâce à la voix off de Shultz. Octobre 1986 marque l’apogée de la Guerre froide ; les deux camps ont accumulé un nombre astronomique d’armes —les États-Unis disposaient d’environ 30 000 ogives nucléaires contre 40 000 pour l’Union soviétique. Les deux dirigeants apparaissent tourmentés et accablés par la stratégie de dissuasion et la doctrine de la destruction mutuelle assurée (MAD). Le film se déroule sur deux heures de prises de vue captivantes, retraçant les 30 heures historiques de débats intenses entre les dirigeants et leurs équipes respectives sur la nature des armes nucléaires. Les échanges entre les deux camps sont variés, abordant le déploiement avancé des armes, les missiles balistiques, les sous-marins, l’Initiative de défense stratégique (IDS), ainsi que la nature de l’alliance, les droits de l’homme et la confiance. Ce qui est révélé est extraordinaire : Reagan et Gorbatchev souhaitent tous deux ramener le nombre d’armes nucléaires à zéro.

Une maison divisée : la maison Höfði

Le lieu imprègne le film. Reykjavik, en Islande — à égale distance de Washington et de Moscou — joue un rôle direct. Des plans du pays, notamment des roches volcaniques et des toundras balayées par le vent, occupent une place prépondérante tout au long du film et soulignent le caractère austère de la rencontre ainsi que les tensions bouillonnantes et sur le point d’éclater. Ce lieu isolé et quasi inhospitalier rappelle également à quoi pourrait ressembler une guerre nucléaire.

Alors que les paysages islandais défilent brièvement à l’écran, la quasi-totalité du film se déroule dans la maison Höfði, blanche et sans prétention. Lieu du sommet, la maison Höfði abrite littéralement deux camps opposés : les Américains et les Soviétiques. Pendant 30 heures, la maison est divisée à tous les niveaux. La CIA (Agence centrale de renseignement) et le Comité pour la sécurité de l’État (KGB) se partagent le sous-sol, où une ligne blanche tracée au ruban adhésif délimite leurs espaces de travail respectifs. Au dernier étage, les équipes des deux dirigeants sont assises face à face autour d’une table, chargées de définir les termes d’éventuels accords et concessions. Au rez-de-chaussée, les aides militaires américains et soviétiques chargés du «football nucléaire », c’est-à-dire la mallette contenant les codes nucléaires, se toisent d’un air impassible devant les portes closes de la salle de conférence. Ces deux hommes incarnent littéralement l’enjeu de la situation : le pouvoir de détruire le monde. Derrière ces portes, Reagan et Gorbatchev discutent, débattent et plaident leur cause. La division au sein de la maison symbolise un fossé mondial plus large : les États-Unis contre l’URSS, l’OTAN contre le Pacte de Varsovie, le capitalisme contre le communisme.

Le film comporte très peu d'action. Le drame est de nature interpersonnelle et politique, et se déroule entièrement dans l’enceinte de la maison. Il s’agit là d’un choix cinématographique distinct et réfléchi. Enfermés à l’intérieur, les protagonistes voient la maison se transformer en cocotte-minute alors que chaque camp lance des insultes. Les personnages incarnent des visions du monde diamétralement opposées, et cette différence s’exprime notamment à travers les accusations du personnel de la CIA concernant la répression du régime soviétique et la réplique du KGB sur la cruauté du capitalisme. Du côté des dirigeants, Reagan et Gorbatchev semblent dans une impasse, incapables de s’entendre sur l’Initiative de défense stratégique américaine et les politiques soviétiques en matière de droits de l’homme. Il est toutefois important de noter que ces échanges révèlent qu’aucun des deux camps ne détient le monopole de la vertu. Lorsque des accords sont conclus, lorsqu’un terrain d’entente est trouvé, le fossé qui sépare les deux camps se réduit : la ligne blanche au sous-sol disparaît, la table entre Reagan et Gorbatchev semble rétrécir.

Le film aborde également les motivations qui ont poussé chaque dirigeant à se rendre dans cette maison au départ. De manière peut-être un peu trop simpliste, Gunn établit un lien entre la tentative d’assassinat de Reagan en 1981 et sa volonté de négocier. Le président, responsable d’un massive renforcement militaire conventionnel et nucléaire, réfléchit à son héritage et est hanté tout au long du film par des flashbacks incessants de la fusillade. Bien que ses motivations ne puissent jamais être vraiment connues (le biographe de Reagan lui-même, Edmund Morris, le trouvait particulièrement difficile à cerner), sa foi dans les grandes idées et l’exceptionnalisme américain résonne avec grandiloquence dans toute la maison. Gorbatchev, en revanche, exprime une motivation bien plus claire pour cette rencontre. Confronté à la mise en œuvre de réformes internes de grande envergure et à une situation économique précaire, le dirigeant soviétique confie à voix basse à son épouse, Raïssa Gorbatchev (Branka Katić), son désir de réduction des effectifs militaires et de prospérité pour le peuple soviétique. Quelles que soient leurs motivations, Gorbatchev et Reagan se retrouvent assis face à face à la maison Höfði, avec une opportunité et une responsabilité immenses.

Pourquoi ce film est important

La diplomatie est un processus itératif. Selon la quasi-totalité des récits historiques, le sommet de Reykjavik fut un échec. Le film s’inscrit pleinement dans ce récit, la scène d’ouverture représentant la fin des négociations. À la demande de Shultz, Reagan serre la main de Gorbatchev sur le perron de la maison Höfði et l’invite à Washington. Une nouvelle rencontre : voilà le seul résultat concret de cette rencontre islandaise. La prochaine étape convenue sert toutefois de catalyseur à un changement extraordinaire.

Bien que cela ne soit pas montré dans le film, les dirigeants se sont de nouveau rencontrés dans la réalité l’année suivante à l’occasion du sommet de Washington et ont signé le traité historique sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), qui a jeté les bases des traités START I (réduction des armes stratégiques offensives) de 1991. Comme Gunn le démontre magistralement, Reykjavik marque un tournant : on passe d’une escalade à un désarmement, de la destruction à la diplomatie. Le succès des accords ultérieurs s'est construit sur les échecs antérieurs, mais aussi sur la volonté politique des dirigeants des États-Unis et de l'URSS, ainsi que sur leur capacité à accepter des concessions et des compromis au nom d'un objectif politique supérieur.

En se concentrant sur une étape précise du processus diplomatique mené à Reykjavik, Gunn raconte une histoire différente. Dans la conscience collective américaine, le cadre de référence concernant les armes nucléaires se limite souvent au largage de la bombe atomique, à la crise des missiles de Cuba et à la politique de la « destruction mutuelle assurée » (MAD). Gunn propose une nouvelle histoire sur grand écran, une histoire qui aborde et examine les armes nucléaires, leur utilisation, leurs limites et leur utilité (si tant est qu’elles en aient une).

La diplomatie est un art : les débats menés lors du sommet ne suivent pas un fil conducteur, si bien que trouver un terrain d’entente s’avère être tout un art. George Shultz incarne à la perfection ce maître dans l’art de la diplomatie. Shultz, à qui le film est dédié, a rencontré Gunn en 2021 et lui a transmis les transcriptions déclassifiées du sommet. Tant le personnage que l’homme réel incarnent les idéaux d’un diplomate, alliant professionnalisme, expertise et esprit créatif.

Les accords entre adversaires concernant l’arme la plus meurtrière de l’humanité ne se concluent pas du jour au lendemain. Ils sont le fruit de plusieurs années de travail, fondés sur la confiance et la bonne volonté politique. Le film de Gunn est également saisissant car il offre un contraste saisissant avec les négociations nucléaires d’aujourd’hui. Bien que différents par leur nature et leur portée, les accords de paix et les négociations de cessez-le-feu actuels entre les États-Unis et l’Iran sont directement liés aux capacités nucléaires de l’Iran. Les représentants chargés de négocier l’accord du côté américain, le magnat de l’immobilier Steve Witkoff et Jared Kushner, membre de la famille Trump, sont presque l’antithèse de l’homme d’État George Shultz. Manquant d’expérience et de formation diplomatique, Witkoff et Kushner n’ont, jusqu’à présent, rencontré qu’un succès limité.

Ce qui manque au film

Le film de Gunn raconte un épisode historique important, mais il ne parvient malheureusement pas à établir un lien direct avec le moment présent, à savoir l’été 2026. Le film se termine par une description des événements historiques qui ont suivi, racontée par le personnage de Shultz, notamment la chute du mur de Berlin et les accords successifs et fructueux sur le désarmement. On y voit des images de liberté, des gros titres annonçant des victoires et des graphiques illustrant la réduction du nombre d’armes nucléaires. Bien que ces événements soient avérés, le film manque une occasion cruciale de souligner qu’à l’heure actuelle, nous suivons une tendance inverse. Le nouveau START, le dernier accord bilatéral sur les armes nucléaires encore en vigueur entre les États-Unis et la Russie, a expiré en février 2026, sans qu’il y ait guère de volonté politique d’entamer de nouvelles négociations. Le nombre d’armes nucléaires augmente, il ne diminue pas. Il est impératif que des limites soient fixées de manière multilatérale entre les neuf puissances nucléaires. Si le film nous enseigne des leçons importantes, il ne parvient pas à montrer directement pourquoi ces leçons sont importantes aujourd’hui. L’appel à l’action lancé à la fin du film consiste à soutenir les dirigeants qui privilégient « la diplomatie plutôt que la destruction ». Pour une histoire aussi intéressante, le message final semble un peu tiède compte tenu de l’urgence de renouveler la volonté politique en faveur de la réduction des arsenaux nucléaires.

Questions de discussion

1. Quels autres moments de l'histoire mériteraient d'être racontés aujourd'hui ? En quoi ce moment est-il important et que nous apprend-il sur le monde d'aujourd'hui ?

2. À quoi pourraient ressembler aujourd'hui de nouvelles négociations sur le nucléaire ? Qu'est-ce que Reagan et Gorbatchev ont négligé ?

3. Que faut-il faire pour trouver un terrain d'entente avec des personnes dont les opinions politiques diffèrent des vôtres ? Parmi les stratégies présentées dans le film, lesquelles sont les plus efficaces ?

Ouvrages cités

«L’impact durable de l’Initiative de défense stratégique de Reagan », Aaron Bateman, Arms Control Association, septembre 2023.

«Gorbatchev et la perestroïka », Département d’État américain, 2026.

«Höfði House », Visit Reykjavík, 2026.

«Déclaration commune à l’issue du sommet entre l’Union soviétique et les États-Unis », Bibliothèque et musée présidentiels Ronald Reagan, 1987

«Les présidents et la “mallette nucléaire” », William Burr, Arms Control Association, mars 2025.

«Vies publiques : Edmund Morris ; le biographe de Reagan, la mémoire et l’enseignant », Elisabeth Bumiller, New York Times, 17 février 1998.

«Sommet de Reykjavik : l’héritage et une leçon pour l’avenir », Nikolai Sokov, The Nuclear Threat Initiative, 30 novembre 2007.

«L’accord sur l’Iran de Trump : ce que l’on sait, ce qui fait débat et ce qui reste en suspens », Phil McCausland et Mariel Ferragamo, Council on Foreign Relations, 17 juin 2026.

«La véritable histoire derrière *Au bord de la guerre* », Barry Levitt, *Time*, 14 août 2026

«Marcher sur une corde raide nucléaire qui s'effiloche », Joel Rosenthal, Politico, 25 septembre 2024.

Carnegie Council for Ethics in International Affairs est un organisme indépendant et non partisan à but non lucratif. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de Carnegie Council.

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